Père François Marxer : "Les femmes mystiques"
"Les Femmes mystiques, Histoire et dictionnaire[1]" regroupe sous la direction d’Audrey Fella, 517 notices rédigées par 80 auteurs dont le P. François Marxer (1947-2023) qui signe la postface et a rédigé la notice de Maria Valtorta.
Audrey Fella conduit ses recherches et ses publications sur la femme et le sacré. Elle signe la préface et l’introduction de l’ouvrage (43 pages).
Le P. F. Marxer était un prêtre diocésain. Il a enseigné l’histoire de la spiritualité et la théologie spirituelle[2] à la Faculté de théologie du Centre Sèvres à Paris (Institut d’enseignement supérieur et de recherche jésuite).
Cet ouvrage collectif affiche trois spécificités :
- La mystique, dévalorisée par notre époque mais qui retrouve un regain d’intérêt certain.
- L’apport spécifique de la femme dans cette relation.
- La vue universelle de cette voie d’accès à l’absolu qui, trouvant son épicentre dans le christianisme, ne s’y cantonne pas.
La mention de Maria Valtorta dans un tel ouvrage, est opportune.
La mystique[modifier | modifier le wikicode]
Dans sa préface, Audrey Pella a ce tableau de la mystique contemporaine qui décrit très bien le regard qu’un certain establishment actuel porte trop souvent, hélas, sur Maria Valtorta."Défini comme l’ensemble des croyances et de pratiques se donnant pour objet une union intime de l’homme et de [Dieu]" le mysticisme est aujourd’hui plus couramment admis comme une croyance ou une doctrine philosophique laissant une part excessive au sentiment, à l’intuition » Quantité d’auteurs – historiens, philosophes, scientifiques, etc. – influencés par le positivisme emploient même ce mot en un sens franchement péjoratif, pour désigner d’inconsistantes rêveries d’inspiration religieuse ou encore des pathologies mentales. Aussi « le terme de mystique est l’un des plus confus qui soient […] Il peut signifier à peu près n’importe quoi, pour vu que ce soit de l’irrationnel, de l’obscur, du prélogique, de l’affectif et qui ait de plus, si possible, quelques manifestations psychosomatiques bizarres » écrit Claude Tresmontant[3]. Or le terme admet une toute autre signification. Issu du grec mustikos, signifiant « relatif aux mystères », il désigne un authentique mode de connaissance de Dieu et de l’absolu, issue de l’expérience, capable de transfigurer la condition humaine. L’expérience désignant un mode affectif et dynamique de connaissance plus riche qu’un savoir notionnel, réflexif ou intellectuel. […] La mystique concerne donc la possibilité pour l’âme humaine d’entrer en relation avec Dieu[4]".La puissance de la mystique se révèle dans des périodes glorieuses de l’Eglise. Par exemple dans le 16° siècle espagnol qu’on a appelé le siècle d’or de la mystique espagnole où l’on vit sortir d’un pays de 8 millions d’habitants des grandes figures comme St Ignace de Loyola (fondateur des Jésuites), St Jean d’Avila, docteur de l’Église, St François-Xavier (co-fondateur des jésuites et co-patron des missions), Ste Thérèse d’Avila, réformatrice des Carmels et docteure de l’Église, St Jean de la Croix, docteur de l’Église, etc.
De même dans le 17° siècle en France où l’on vit éclore l’Ecole de la spiritualité qui fut qualifiée de "Grand Siècle des âmes" par Daniel-Rops[5] . Cette école marqua durablement l’Eglise par les différents ordres religieux qui virent le jour à cette époque en France : Eudistes, Sulpiciens, Oratoriens, Lazaristes, Monfortains, Visitandines, Carmels réformés, sœurs de Saint Vincent de Paul, etc.
La mystique est originelle, liée à "l’aventure religieuse" écrit Audrey Fella[4]. On ne peut s’empêcher de constater que son rejet ou sa marginalisation a amené l’appauvrissement de l’évangélisation. Le regard hautain d’une partie de nos contemporains sur la mystique est le même regard que celui porté sur les révélations privées (apparitions, visions, révélations) qui peuplent la mystique. Ce sont pourtant des manifestations aussi anciennes que le fait religieux, l’Ancien Testament en est rempli, St Paul en témoigne[6] et la spiritualité en est pavée.
Symptôme du fossé qui reste à combler : le synode des évêques sur la Parole de Dieu dans la vie et la mission de l’Eglise, concluait ses travaux par 55 résolutions. La 47° évoquait les révélations privées en une seule ligne très générale noyée au milieu d’un texte traitant … des sectes.
L’œuvre et le témoignage de la mystique Maria Valtorta sont des clés d’entrée "de la relation avec Dieu" pour notre temps. Cet ouvrage le rappelle, les fruits spirituels le prouvent.
La notice sur Maria Valtorta[modifier | modifier le wikicode]
Sur quatre colonnes, page 941 à 943, le P. Marxer expose le cas de Maria Valtorta. La notice emploie un ton mesuré et une narration factuelle, même si l’auteur avance ses conclusions personnelles, ce qui est légitime. Quelques imprécisions ou approximations risquent toutefois de porter à confusion. En voici les précisions :
Inexactitudes et approximations sur Maria Valtorta[modifier | modifier le wikicode]
Sur la mère de Maria Valtorta[modifier | modifier le wikicode]
Pour François Marxer, "sa mère, professeur de français, est une agnostique sévère; elle n'éprouve aucune tendresse pour sa fille, qui ne peut remplacer un fils mort prématurément"[7].
Iside, sa mère, avait effectivement perdu un petit garçon mort prématurément[8] mais elle était malade du foie[9] et d'une grande sévérité faisant tout par devoir[10]. On ne sait donc si la perte traumatisante de son fils était vraiment la cause de son aridité affective envers sa fille, qui fut réelle et douloureuse. Elle était partisane du minimum en matière de religion, mais elle a éduqué sa fille dans les établissements religieux. Son frère, par contre, était athée[11].
Sur certains éléments de biographie[modifier | modifier le wikicode]
François Marxer affirme qu'elle "lui avait fait interrompre ses études à l'âge de treize ans[7]". Non, le 23 février 1913, elle quitte définitivement le collège à la demande de sa mère : elle allait avoir 16 ans[12].
"L'année suivante [1917], elle s'engage comme infirmière à l'hôpital militaire de Milan"[7]. Non, il s'agit de l'hôpital militaire de Florence[13]. Elle a 20 ans et s'y engage comme "infirmière samaritaine" auprès des soldats. C'est ainsi qu'on appelait ces auxiliaires de santé.
"À partir de janvier 1933, elle est immobilisée chez elle, avant d'être définitivement grabataire en 1943"[14]. Pas tout à fait : le 4 janvier 1933, elle ne peut plus sortir de chez elle, mais elle y exécute encore des travaux ménagers[15]. C'est le 1er avril 1934, jour de Pâques, qu'elle est définitivement clouée au lit[16]. Elle y restera jusqu'à sa mort, vingt-sept ans plus tard.
Inexactitudes et interprétations sur l'historique de l'œuvre[modifier | modifier le wikicode]
Sur Marie d'Agréda[modifier | modifier le wikicode]
Pour François Marxer, "[Marie d'Agréda], faiblesse ou complaisance, se voit reprocher d'avoir corrompu la pure révélation initialement reçue. Sa manière de narrer se montre infidèle ou inadéquate, à quoi il n'y a nul remède, le Christ offensé se refusant à toute correction ou recadrage. [...] On devine que ces reproches divins à la visionnaire espagnole sont autant de légitimation des récits valtortiens[17]".
Ceci est interprétatif: la dictée de Jésus du 12 septembre 1944 spécifie que la partie descriptive (les récits historiques) seule a été entachée, mais non la partie instructive (les enseignements) car "l'Esprit a pourvu". Pour rappel, Marie d'Agréda a écrit sa deuxième version (la première a été brulée) 35 ans après avoir reçu ses visions et subit un procès de l'Inquisition. Jésus commente à Maria Valtorta: "Toute personne qui décrit, tout prophète, est esclave de son temps. Au moment où il écrit et où il voit (je parle de ceux qui écrivent de par la volonté de Dieu), il le fait en décrivant parfaitement, même à l’encontre de sa propre façon de voir, conforme à son époque [...] S’il lui faut en revanche répéter toute une série de visions en ne les ayant plus sous les yeux, après un long intervalle de temps, il retombe sans cesse dans sa propre personnalité et dans les habitudes de son époque. Ceux qui viennent après s’effarent donc de certaines traces trop humaines dans la description d’un tableau d’origine divine[18]."
D'autre part, dans son étude comparative entre les voyantes, Mgr Laurentin note qu'il n'y a eut aucune influence d'une voyante sur une autre : "L'influence de la première [Marie d'Agréda] sur les suivantes [dont Maria Valtorta] ne paraît pas s'imposer car, selon l'ensemble des confrontations, elles s'ignorent et sont apparemment indépendantes, sauf Consuelo vis-à vis de M. d'Agréda.[19]"
Sur la prolixité de Jésus[modifier | modifier le wikicode]
Pour François Marxer, "cette prétention à la pureté et à l'authenticité originelle [de Maria Valtorta] se heurte à une indiscutable et gênante prolixité du Christ, péniblement redondante et qui contraste avec la sobriété des Évangiles"[17].
Ce reproche, que formulait déjà l'article de l'Osservatore Romano. se heurte aux deux discours de Jésus rapporté par les Évangiles : celui du sermon sur la montagne qui couvre 3 chapitres des 28 de Matthieu et celui de la dernière Cène qui couvre 5 chapitres des 21 de Jean. Plusieurs fois Jésus reprend ses enseignements envers les apôtres, ceux-ci ne les ayant pas compris d'emblée et jusqu'à la dernière Cène où Philippe, par exemple, n'a pas compris que Jésus et son Père ne font qu'un.
D'autre part, François Maxer ne peut pas ignorer que l'exégèse est justement à la recherche des expressions originelles exactes, mais aussi de la signification des enseignements induits, "sobrement" mentionnés dans les Évangiles. Ce que Maria Valtorta rend explicite en les développant et en les contextualisant. Les évangélistes rapportent l'essentiel de ce que Jésus à développé tout au long de sa vie publique[20].
Aucun des papes lecteurs, pas plus que la dizaine de saints ou en voie de l'être, lecteurs ou promoteurs de cette œuvre, ne l'a trouvé "péniblement redondante".
Sur l'approbation de Pie XII[modifier | modifier le wikicode]
François Marxer atténue la position du pape et des Servites de Marie: "Si Migliorini est farouchement convaincu de l'origine divine des écrits de sa dirigée, ses confrères affichent de telles réserves que l'affaire est portée devant le Pape Pie XII qui autorise oralement la publication."[21]
Mais une audience papale n’est pas une requête. Elle se déroule et se conclue oralement. Selon les archives du Saint-Office, le but de l'audience était clairement la demande d'autorisation de publier. Trois Servites de Marie étaient présents dont Andrea Cecchin, e responsable de l'université où enseignait le Père Corrado Berti.
C'est bien le projet des Servites de Marie de publier l'œuvre rapidement qui a été sanctionné par le Saint-Office. Ce n'était donc pas un acte isolé de Migliorini comme le pense François Marxer.
François Marxer rajoute : "C’était sans compter sur la vigilance du Saint-Office qui entend voir respecter toutes les procédures d’autorisation". Ce n'est pas le Saint-Office qui s'en préoccupe, c'est Pie XII à la sortie de l'audience qui demande à ce que la procédure de publication commence par l'imprimatur d'usage, ce que le Saint-Office combattra par trois fois. L'imprimatur de Mgr C. Barneschi fut contesté par le Saint-Office. Deux autres évêques italiens se proposèrent alors de l’accorder après l’étude approfondie qu’en fit le doyen de la faculté pontificale du Latran, Mgr Ugo Emilio Lattanzi. Les deux évêques furent successivement empêchés de le faire. L’autorisation leur fut « arrachée des mains ». Un quatrième, le cardinal Siri écrivit que malgré l’impression favorable, il ne pouvait aller contre la mainmise du Saint-Office.
Sur l'avis du Saint-Office[modifier | modifier le wikicode]
François Marxer rejoint la perplexité du Saint-Office: "Un article du très officiel Osservatore romano affiche sa profonde perplexité quant au style et au contenu si étrangement contemporains des propos prêtés au Christ dans les visions valtortiennes". L'article exprimait autre chose qu'une perplexité: c'était une condamnation en bonne et due forme. Mais à part le défaut d'imprimatur, volontairement combattu, le Saint-Office n'avait pas trouvé de motif réel de condamnation. François Marxer adoucit donc la portée du jugement. Il ne conclut pas à une œuvre inspirée, voire même édifiante. Il se contente de noter la popularité d'une œuvre qui, à ce que l'on comprend, est une pieuse histoire pour un public en recherche d'émotions.
Notes et références[modifier | modifier le wikicode]
- ↑ Éditions Robert Laffont, 2013.
- ↑ La théologie spirituelle étudie la relation vivante de l’homme avec Dieu. Elle est considérée comme l'union des théologies de l'ascétisme et du mysticisme. Cette voie de croissance spirituelle et d’union progressive avec le Christ trouve son illustration, entre autres, dans des figures telles que Ste Thérèse d’Avila, St Jean de la Croix, Ste Thérèse de Lisieux, tous les trois docteurs de l’Église, et de St Ignace de Loyola.
- ↑ Claude Tresmontant, La mystique chrétienne et l’avenir de l’homme, Seuil, 1977, p.9
- ↑ 4,0 et 4,1 Les femmes mystiques, préface, p. 1 à 3.
- ↑ Daniel-Rops (1901-1965), Histoire de l’Église du Christ. V, L’Église des temps classiques, 1958 Arthème Fayard
- ↑ Par exemple en Actes 22,6-10 | 2 Corinthiens 12,1 | Galates 2,2 | etc.
- ↑ 7,0 7,1 et 7,2 Les femmes mystiques, p. 941, col 1.
- ↑ "Elle affirme encore aujourd’hui qu’elle ne s’est jamais remise d’avoir perdu son fils, qui est mort à peine quelques heures après la naissance." Autobiographie, p. 224.
- ↑ "Déjà malade du foie, elle avait le comportement de ceux qui souffrent du foie..." Autobiographie, p. 27.
- ↑ Autobiographie, p. 29.
- ↑ Autobiographie, p. 219.
- ↑ Autobiographie, p. 112.
- ↑ Autobiographie, p. 216.
- ↑ Les femmes mystiques, p. 941, col. 2.
- ↑ Autobiographie, p.416-417.
- ↑ Autobiographie, p. 422.
- ↑ 17,0 et 17,1 Les femmes mystiques, p. 942, col. 2.
- ↑ Les Cahiers de 1944 – 12 septembre, p. 568.
- ↑ René Laurentin, François-Michel Debroise, La vie de Marie d'après les révélations des mystiques, Presse de la Renaissance, 2011, p. 96.
- ↑ Jean 20,30 | Jean 21,25.
- ↑ Les femmes mystiques, p. 943, col. 1.