La femme adultère
L'épisode de la femme adultère (Jean 8,3-11) n'a figuré que tardivement dans l'Évangile canonique. Il est absent des premiers documents connus et n'apparaît que dans le courant du II° siècle, parfois inséré en différents endroits, avant d'être fixé, au Moyen-âge, à l'endroit où on le connaît. Pourtant la mansuétude de Jésus envers les femmes pécheresses n'est pas absente de l'Évangile: on la rencontre dans l'épisode de la samaritaine[1] ou dans celui de Marie de Magdala repentante[2].
Dans Maria Valtorta la femme adultère[3] reste anonyme. C'est effectivement un piège tendu à Jésus. Il le déjouera mais la femme ne changera pas son destin.
Le questionnement de l'exégèse[modifier | modifier le wikicode]
Cet épisode pose cinq grandes questions:
- La réalité historique de l'épisode: la critique moderne penche pour une addition de cet épisode absent des sources primitives en notre possession, cependant la tradition catholique le tient pour inspiré et normatif. Pour elle, son intégration tardive est une restauration d'omissions locales.
- L'écriture sur le sol: Jésus se baisse pour écrire par terre avec son doigt[4]. Aucun autre évangile ne mentionne Jésus écrivant. Le contenu de ce geste n’est pas précisé. La tradition patristique (des Pères de l'Église) pense qu'il écrivait les péchés des accusateurs. Elle le met en cohérence avec Jérémie 17,13: "ceux qui se détournent de toi seront écrits dans la terre". Mais beaucoup supputent sur le sens à donner à une attitude et à un contenu déroutants.
- Le piège tendu à Jésus: Ce sont les scribes et les pharisiens qui décident de "mettre à l’épreuve [Jésus], afin de pouvoir l’accuser". Mais ils n'amènent que la femme alors que, selon la Loi qu'ils connaissent, les deux partenaires sont passibles de mort[5] au terme d'un jugement. Leur justice n'est donc pas fidèle à la Torah. Si Jésus approuve la lapidation, il contredit Rome qui n'accorde pas aux Hébreux le droit de mise à mort; s’il la refuse, il contredit Moïse. Jésus est donc placé dans une double impasse juridique et politique. À moins qu'il s'agisse de le pousser à contredire, par la lapidation, la miséricorde que Jésus prêche par ailleurs.
- Le renvoi des pécheurs à leurs péchés: "Que celui d'entre vous qui est sans péché lui jette la première pierre"[6] Il peut s'agir de tout péché ou de celui d’adultère. Dans ce cas, Jésus renverrait les accusateurs à la fausse justice et l’hypocrisie accusatrice, non à l’innocence morale absolue.
- La phrase finale: "Moi non plus, je ne te condamne pas. Va, et ne pèche plus[7]" Ce ne peut-être la minimisation de l'adultère dénoncé par ailleurs. Jésus n’abolit pas la Loi, il la remet dans son intention divine: "Va, et désormais ne pèche plus" maintient l'exigence morale que la miséricorde a délivré d'une condamnation judiciaire automatique.
Dans Maria Valtorta[modifier | modifier le wikicode]
Le contexte[modifier | modifier le wikicode]
Jésus est resté à Jérusalem où il était venu pour la fête des tentes. Elle avait lieu en septembre cette année là. Le groupe qui est serré autour de Jésus au Temple, s'ouvre brusquement "pour laisser passer un détachement de scribes et de pharisiens gesticulants et plus que jamais venimeux." Ils traînent plus qu'ils ne la conduisent, "une femme d'environ trente ans, échevelée, les vêtements en désordre, comme une personne que l'on a maltraitée, et en larmes. Ils la jettent aux pieds de Jésus comme un tas de chiffons ou une dépouille morte[8]."
L'accusation en défi à Jésus[modifier | modifier le wikicode]
Leur intention transparaît dans l'acte d'accusation qu'il dressent en défi à Jésus:"Maître, cette femme a été prise en flagrant délit d'adultère. Son mari l'aimait, ne lui faisait manquer de rien. C'était la reine de sa maison. Et elle l'a trahi car c'est une pécheresse, une vicieuse, une ingrate, une profanatrice. C'est une adultère, et comme telle doit être lapidée. Moïse l'a dit[5]. Dans sa loi, il commande que de telles femmes soient lapidées comme des bêtes immondes. Et elles sont immondes car elles trahissent la foi conjugale et l'homme qui les aime et les soigne, car elles sont comme une terre jamais rassasiée, toujours affamée de luxure. Elles sont pires que des courtisanes, car sans la morsure du besoin, elles se donnent pour donner une nourriture à leur impudicité. Elles sont corrompues. Elles sont contaminatrices. Elles doivent être condamnées à mort. Moïse l'a dit. Et Toi, Maître, qu'en dis-tu ?[8]"À l'évidence, ils ne soumettent pas ce cas au jugement de Jésus, mais à son commentaire: osera-t-il les contredire publiquement cette fois encore ! En effet la veille, ils l'avaient expulsé du Temple après son discours sur l'Eau vive. Même les gardes en avaient été séduits[9].
Le silence de Jésus qui écrit[modifier | modifier le wikicode]
Jésus n'entre pas dans la polémique. Par six fois ses interlocuteurs reviennent à la charge le sommant, sur tous les tons, de ce prononcer sur ce cas éminemment condamnable. Mais Jésus ne fait qu'écrire sur la poussière du Temple. Il efface de sa sandale et recommence à écrire successivement: "Usurier", "Faux", "Fils irrespectueux", "Fornicateur", "Assassin", "Profanateur de la Loi", "Voleur", "Luxurieux", "Usurpateur", "Mari et père indigne", "Blasphémateur", "Rebelle à Dieu", "Adultère".
Puis Jésus se lève."Miséricorde ! Quel visage ! Ce sont des éclairs qui tombent sur les accusateurs. Il semble encore plus grand tant il redresse la tête. On dirait un roi sur son trône tant il est sévère et solennel. [...] Le visage fermé et sans la plus lointaine trace de sourire sur les lèvres ni dans les yeux, il plante ces yeux en face de la foule qui recule comme devant deux lames acérées. Il les fixe un par un avec une intensité de recherche qui fait peur. Ceux qu'il fixe cherchent à reculer dans la foule et s'y perdre, ainsi le cercle s'élargit et s'effrite comme miné par une force cachée. Finalement, il parle : "Que celui d'entre vous qui est sans péché jette à la femme la première pierre." Et sa voix est un tonnerre qu'accompagnent des regards encore plus fulgurants. Jésus s'est croisé les bras, et il reste ainsi : droit comme un juge qui attend. Son regard ne donne pas de paix : il fouille, pénètre, accuse[10]."Plusieurs fois dans l'Évangile (et encore plus dans Maria Valtorta) le Dieu incarné transparaît en Jésus[11]. Ici c'est le regard du Juge ultime qui connaît tout sans le fard de l'apparence.
Le départ des accusateurs[modifier | modifier le wikicode]
Pour commencer un, puis deux, puis cinq, puis en groupes, ceux qui sont présents s'éloignent, tête base. Non seulement les scribes et les pharisiens, mais aussi ceux qui étaient auparavant autour de Jésus et d'autres qui s'étaient approchés pour entendre le jugement et la condamnation et qui, les uns comme les autres, s'étaient unis pour insulter la coupable et demander la lapidation. Resté seul avec Pierre et Jean, Jésus s'est remis à écrire, pendant que se produit la fuite des accusateurs, et maintenant il écrit : "Pharisiens", "Vipères", "Tombeaux de pourriture", "Menteurs", "Traîtres", "Ennemis de Dieu", "Insulteurs de son Verbe"...[10] Ainsi, la prophétie de Jérémie 17,13: "ceux qui se détournent de toi seront écrits dans la terre" ne s'appliquent pas seulement à des individus mais à des comportements collectifs.
La relation à la femme adultère[modifier | modifier le wikicode]
Quand la cour toute entière s'est vidée et qu'un grand silence s'est fait, Jésus lève la tête et regarde la femme encore prostrée et en larmes à ses pieds. Il l'observe. Il appelle la femme: "Femme, écoute moi. Regarde moi." Il répète son ordre car elle n'ose pas lever le visage. "Femme, nous sommes seuls. Regarde moi." La malheureuse lève un visage sur lequel les larmes et la poussière font un masque avilissant. "Où sont, ô femme, ceux qui t'accusaient ?" Jésus parle doucement, avec un sérieux plein de pitié. Il se tient le visage et le corps légèrement penché vers la terre, vers cette misère, et ses yeux sont pleins d'une expression indulgente et rénovatrice. "Personne ne t'a condamnée ?" La femme, entre deux sanglots, répond: "Personne, Maître." - "Moi non plus je ne vais pas te condamner. Va et ne pèche plus. Va chez toi, et sache te faire pardonner, par Dieu et par l'offensé. N'abuse pas de la bonté du Seigneur. Va." Il l'aide à se relever en la prenant par la main, mais il ne la bénit pas et ne lui donne pas la paix[12].
Les commentaires de Jésus[modifier | modifier le wikicode]
Après cet épisode, Jésus commente à Maria Valtorta son attitude et celle que l'on a et devrait avoir en des cas pareils. Cet enseignement[13] est donc indissociable de la parabole. Ces commentaires ne sont pas historiques comme la vision qu'ils explicitent, mais contemporains (mars 1944) incluant des enseignements pour notre époque. En voici une synthèse:
- Jésus ne nie pas la culpabilité de la femme, mais il dénonce l’absence de sincérité et de charité chez ses accusateurs. Leur indignation est sélective, car ils sont eux-mêmes coupables des mêmes péchés (adultère de fait ou de désir) dissimulés ou pas encore démasqués. L’adultère n’est pas seulement un acte, mais aussi un désir.[14]
- La miséricorde n’est pas une faiblesse, mais la marque des âmes pures. Jésus se présente comme le seul juste, mais aussi comme celui qui a le plus de compassion pour les faibles. La sainteté se révèle dans la capacité à compatir, non à condamner[15]. Mais "on n'a pas d'indulgence pour la faute elle-même, cela non. Mais on a de la compassion pour les faibles qui n'ont pas su résister à la faute[16]." L'accueil du pécheur n'est pas la complaisance pour le péché[17].
- Jésus souligne la culpabilité des causes sociales et familiales de l’adultère : "Aussi bien une sotte affection, qui n'est qu'un stupide esclavage d'un homme pour une femme ou d'un père pour sa fille, que l'absence d'affections ou pis encore une faute de la propre passion qui porte un mari à d'autres amours et des parents à des soucis étrangers à leurs enfants, sont des foyers d'adultères et de prostitution et sont comme tels condamnés par Moi[16]." C'est peut-être là un enseignement pour notre époque plus particulièrement[18].
- Le pardon de Jésus est toujours offert, mais son efficacité dépend de la volonté du pécheur de se détacher du mal. Marie Madeleine eut le "dégoût du péché" et une "volonté totale d’être une autre", contrairement à la femme adultère, encore hésitante.
- Jésus ne révèle pas le sort final de la femme, soulignant la liberté humaine face à la grâce: "Ce n’est pas pour tous que j’ai été Sauveur[19]" : La rédemption dépend de la coopération du pécheur. "Elle flottait encore entre les voix de la chair et celles de l’esprit" : La conversion est un combat, pas un acte magique. La sainteté commence par le désir de la sainteté.
Peut-être faut-il voir dans ce salut incertain le fait que certaines communautés chrétiennes primitives écartèrent le récit au profit des récits des conversions de la samaritaine ou de Marie de Magdala, plus démonstratives du chemin à suivre. Celui de la femme adultère, bien commenté dans le récit de Maria Valtorta, est porteur d'autres enseignements sur la faute et la miséricorde.
L'apport du récit de Maria Valtorta[modifier | modifier le wikicode]
En donnant chair au contexte, le récit de Maria Valtorta sur la femme adultère (Jean 8,3-11) n’ajoute pas un contenu doctrinal nouveau à l’épisode évangélique, mais il en déploie puissamment la portée sociale, morale et spirituelle. Le récit comble les silences de l’Évangile de Jean (contenu de l’écriture sur le sol ou réactions intimes des personnages) mais là où l’exégèse moderne interroge l’authenticité historique du passage, Maria Valtorta propose une lecture incarnée, où chaque détail devient une leçon sur la miséricorde, la justice et la liberté humaine.
Son texte humanise la scène : la femme n’est plus une figure anonyme, mais une personne maltraitée, jetée aux pieds de Jésus comme un "tas de chiffons", tandis que les accusateurs, démasqués par le regard perçant du Christ, voient leurs propres péchés inscrits dans la poussière du Temple. Cette mise en scène dramatique souligne l’hypocrisie collective des scribes et des pharisiens, dont la rigueur légale cache une vie morale souvent plus corrompue que celle de leur victime. Ensuite, Maria Valtorta approfondit la pédagogie divine de Jésus : son silence, son écriture mystérieuse, et son regard "fulgurant" ne sont pas de simples artifices narratifs, mais des instruments de révélation — révélation des cœurs, des intentions, et de la vérité sur Dieu, qui "ne condamne pas" mais appelle à la conversion. Contrairement à la Samaritaine ou à Marie de Magdala, dont les récits évangéliques célèbrent la repentance exemplaire, la femme adultère de Valtorta reste ambivalente, "flottant entre les voix de la chair et celles de l’esprit". Ce réalisme psychologique rappelle une vérité centrale de la théologie chrétienne : la grâce est offerte à tous, mais son efficacité dépend de la réponse libre du pécheur.
Plus encore, Valtorta élargit la portée du récit en y intégrant une dimension sociale et familiale souvent absente des commentaires traditionnels. Jésus y dénonce les responsabilités partagées (maris négligents, pères indifférents, sociétés complices( qui font des "foyers d’adultères et de prostitution". Cette perspective rejoint les enseignements modernes de l’Église sur la famille (comme Familiaris Consortio[18]) et la miséricorde (comme Misericordiae Vultus[17]).
Enfin, son insistance sur le regard de Jésus — "qui fouille, pénètre, accuse" mais aussi console — offre une clé pour comprendre la double nature du Christ : juge et sauveur, exigeant et miséricordieux. Maria Valtorta met en relief la dimension théophanique de la scène : dans le regard de Jésus se manifeste le Juge ultime, dont la science des cœurs désarme toute accusation humaine. La relation finale avec la femme révèle une miséricorde exigeante : le pardon est offert sans condamnation judiciaire, mais sans banalisation du péché ni garantie automatique de conversion.
Ainsi, le témoignage de Maria Valtorta complète le texte évangélique en montrant que la véritable nouveauté du Christ ne réside pas dans l’abolition de la Loi, mais dans son accomplissement par la vérité des cœurs, la compassion pour les faibles et l’appel personnel à une conversion authentique.
Notes et références[modifier | modifier le wikicode]
- ↑ Jean 4,5-42 | EMV 143 et suivants.
- ↑ Luc 7,36-50 | EMV 236.
- ↑ EMV 494.
- ↑ Jean 8,6 et 8.
- ↑ 5,0 et 5,1 Lévitique 20,10 et Deutéronome 22,22.
- ↑ Jean 8,7.
- ↑ Jean 8,11.
- ↑ 8,0 et 8,1 EMV 494.1.
- ↑ EMV 491.7/8 | Cf. Jean 7,37-49.
- ↑ 10,0 et 10,1 EMV 494.3.
- ↑ Il perce en Jésus transfiguré ou ressuscité, mais aussi dans les miracles particulièrement marquants (Cana) ou par la parole : "Avant qu’Abraham fût, Je Suis" (Jean 8,58).
- ↑ EMV 494.4.
- ↑ EMV 494.5.
- ↑ Cf. Matthieu 5,28: "Tout homme qui regarde une femme avec convoitise a déjà commis l’adultère dans son cœur".
- ↑ Cf. Luc 6,36: "Soyez miséricordieux comme votre Père est miséricordieux") | Jean 3,17: "Dieu n’a pas envoyé son Fils pour condamner le monde, mais pour le sauver".
- ↑ 16,0 et 16,1 EMV 494.6.
- ↑ 17,0 et 17,1 Voir à ce propos la Bulle d'indiction (correspondant à un Jubilé) du Pape François "Misericordiae vultus (le visage de la miséricorde), édité le 11 avril 2015 à l'occasion du Jubilé extraordinaire de la Miséricorde.
- ↑ 18,0 et 18,1 L'exhortation apostolique Familiaris consortio sur les "tâches de la famille chrétienne dans le monde d'aujourd'hui" (JEAN-PAUL II, 22 novembre 1981) insiste sur l'importance d'un amour tendre, d'un estime profonde et d'un soin multiforme (matériel, émotionnel, éducatif, spirituel) envers les enfants pour favoriser leur dignité et leur croissance intégrale (§ 26) et désigne la famille comme la première école de vie sociale, où le don de soi (modèle conjugal) s'étend aux relations fraternelles (§ 37).
- ↑ EMV 494.7.