La foi de la cananéenne (syro-phénicienne)
Voir aussi : La cananéenne (syro-phénicienne).
L’épisode de la mère cananéenne selon Matthieu[1] ou de la syro-phénicienne selon Marc[2] décrit un Jésus aux antipodes de la figure de bonté qu’on lui connaît dans le reste de l’Évangile. Il figure parmi les passages les plus commentés du Nouveau Testament en raison des questions qu'il soulève sur le comportement de Jésus, la foi de la femme et les implications théologiques.
Pour Maria Valtorta, cet épisode[3] complète l'annonce mouvementée de l'universalité du Salut que Jésus a faite trois jours auparavant à Alexandroscène et la préparation à l'envoi futur des apôtres en terre païennes[4].
Le récit évangélique[modifier | modifier le wikicode]
Jésus et les apôtres sont dans un territoire païen, ce qui est rare dans les évangiles. Jésus en effet sillonne plutôt les territoires d’Israël. Une mère éplorée vient supplier Jésus de délivrer sa fille du démon qui la possède. Jésus passe son chemin sans lui répondre. Les disciples le rattrapent pour le supplier, non d’exaucer son vœu, mais de la renvoyer car elle les importune de ses cris. Ce que fait Jésus en la congédiant de façon hautaine : il n’est venu que pour les brebis perdues d’Israël !
La mère éplorée, loin de se décourager, lui barre la route en se jetant à ses pieds. Jésus la compare alors à un chien. Hier, comme aujourd’hui, la comparaison est méprisante, même si Jésus l’atténue : "petits chiens". Sans se démonter, la syro-phénicienne, dont on ne connaît pas le nom, s’humilie jusqu’à ne demander que les miettes échappées de la table. Jésus la comble alors.
Le questionnement de l'exégèse[modifier | modifier le wikicode]
Cet épisode de la mère cananéenne est toujours un exercice de haut vol pour le prêtre qui doit le commenter : on ne reconnait pas Jésus. Lui qui est "doux et humble de cœur[5]" passe son chemin en comparant la femme à un chien. Certes le terme grec kynaria (petits chiens domestiques) que Jésus emploie est parfois moins péjoratif que kuon (chiens), mais la comparaison dévalorisante demeure.
Certains le disent prisonnier des préjugés de son époque, comme le laisserait entendre le délaissement de la demande de la mère éplorée, mais dans le sermon sur la montagne, il démontre tout à fait le contraire : la miséricorde est l’aboutissement de la Loi.[6]
D’autres pensent qu’il découvre à cette occasion sa vocation de Messie universel. Il connaissait pourtant si parfaitement les Écritures qu’il est capable de soutenir à 13 ans, une conversation avec les plus grands docteurs de son époque sur ce sujet.[7]
De plus, qu’allait-il faire dans ce pays païen s’il n’avait été envoyé qu’aux "brebis perdues d’Israël" comme il le dit dans l’Évangile ?
Enfin, si deux évangélistes (Matthieu et Marc) rapportent cet épisode jusque dans les dialogues, on en déduit qu’il fait partie de cet essentiel que l’Évangile sélectionne pour conforter notre foi.[8]
Dans Maria Valtorta[modifier | modifier le wikicode]
Le contexte[modifier | modifier le wikicode]
Ce passage de l’Évangile, qui semble une zone d’ombre, s’éclaircit dans Maria Valtorta.[9] L'épisode se passe le vendredi 19 janvier 29 (18 Scébat 3789) aux environs de Cédès. C’est l’hiver. Les apôtres marchent dans le froid et la boue : ils maugréent comme le ferait n’importe qui à leur place. Ils sont dans un pays païen, horreur pour les israélites. Les habitants le leur rendent bien d’ailleurs. Mais pourquoi Jésus les emmène-t-il dans ce pays perdu, au lieu de s’occuper des brebis perdues d’Israël, comme il l’avait clairement dit en les envoyant en mission pour la première fois[10] ?
Suprême échec, ils se font expulser manu militari de la ville d’Alexandroscène où Jésus prêchait la tendresse de Dieu pour tous les hommes avec la parabole des ouvriers de la onzième heure.[11] Jacques, fils de Zébédée, commence à douter ouvertement, ce qui blesse profondément Jésus. Jean, l’apôtre que Jésus aimait, ne tarde pas à rejoindre son frère dans la révolte. Ils sont tentés par la violence. Elle les défigure[12] Jésus les avertit : ils sont, en ce moment, plus les fils du tonnerre que les fils de Dieu. Ils y gagneront leur surnom de Boanerguès[13] qui est tout à la fois un surnom amical donné à leur fougue et un avertissement.
La syro-phénicienne[modifier | modifier le wikicode]
Cette phénicienne a entendu parler de Jésus et a fait spécialement le déplacement. Dans le froid de ce matin de janvier, elle l'attend chez Jonas et Sara qui l'accueillent: il est parti prier. Quand il arrive, il est pressé et veut atteindre Aczib avant le sabbat. Il n'a pas le temps de recevoir la phénicienne[14]. Mais elle survient: "une pauvre femme en larmes, honteuse... Elle marche toute courbée, presque en rampant". Elle supplie: "Aie pitié, Seigneur, toi qui peux tout. Elève ta voix et ta main, et ordonne à l'esprit impur de sortir de Palma. Je n'ai que cette enfant et je suis veuve... Oh ! ne t'en va pas! Pitié !...". Mais Jésus "fait preuve d'une dureté inexplicable envers la pauvre femme qui se traîne sur les genoux, les bras tendus en une supplication fébrile[15]." Elle est restée, dan le froid, à la porte à l'attendre "comme un petit chien".
Mais Jésus marche rapidement, sourd à tout appel. Les habitants de la maison disent à la femme: "Résigne toi ! Il ne veut pas t'écouter. Il l'a dit : c'est pour les fils d'Israël qu'il est venu..." Mais la femme, "à la fois désespérée et pleine de foi", se met à suivre le Maître sans cesser de crier ses supplications qui attirent sur le seuil des maisons du village tous ceux qui sont éveillés. Les apôtres sont décontenancés par cette attitude totalement inhabituelle[16]. La présence de la foule devient gênante. Les apôtres n'en peuvent plus: ils s'adressent violemment à la femme : "Tais toi et va-t'en !", mais elle supplie de plus belle. Ils décident donc d'interpeller Jésus: "Allons le dire au Maître, pour qu'il la chasse lui-même, puisqu'il ne veut pas l'exaucer. Cela ne peut pas durer ainsi !". Ce qu'ils font en demandant à Jésus de la faire partir "avec sévérité[16]".
Le dialogue avec Jésus[modifier | modifier le wikicode]
Jésus s'arrête, mais pour renouveler très clairement son rejet: "Tais toi, femme, et retourne chez toi ! Je l'ai déjà dit: "C'est pour les brebis d'Israël que je suis venu." Pour guérir les malades et rechercher celles qui sont perdues. Toi, tu n'es pas d'Israël[17]." Cela ne désarme en rien la mère éplorée. Jésus la sermonne: "Il n'est pas bien de prendre le pain des enfants de la maison et de le jeter aux chiens de la rue." La formulation n'est pas atténuée: ce ne sont pas les petits chiens, mais les chiens de la rue.
La phénicienne ne se choque pas de la comparaison, mais s'en sert de tremplin pour renouveler sa demande: "Moi, je crois en toi. En croyant, de chien de la rue je suis devenue chien de la maison [...] Tu n'as pas vu ce pauvre chien tourmenté, affamé de ta grâce, qui attendait pour entrer en rampant là où tu étais, pour te baiser ainsi les pieds, en te demandant de ne pas le chasser... [17]". Jésus reprend son objection, mais le ton s'apaise: "Il n'est pas bien de jeter le pain des enfants aux chiens", répète Jésus. La phénicienne s'engouffre dans l'ouverture: elle n'est plus chien de la rue, mais chien de la maison: "Les chiens entrent dans la pièce où le maître prend son repas avec ses enfants, et ils mangent ce qui tombe de la table [...] Je ne te demande pas de me traiter comme une fille et de me faire asseoir à ta table. Mais donne moi, au moins, les miettes..." Jésus sourit à ces mots. Son visage se transfigure dans ce sourire de joie.
Le dénouement[modifier | modifier le wikicode]
"Femme ! Ta foi est grande. Et par elle, tu consoles mon âme. Va donc, et qu'il te soit fait comme tu le désires. Dès ce moment, le démon est sorti de ta petite. Va en paix. Et comme, de chien perdu, tu as su vouloir être chien domestique, sache à l'avenir être fille, assise à la table du Père. Adieu." C'est donc bien la foi inébranlable de la cananéenne qui remporte la guérison. Mais les apôtres veulent comprendre les raisons de ce comportement si inhabituel: "Mais pourquoi, Maître, l'as-tu tant fait te prier pour ensuite l'écouter ? demande Jacques de Zébédée. "À cause de toi et de vous tous. Cela n'est pas une défaite, Jacques. Ici, je n'ai pas été chassé, ridiculisé, maudit... Que cela relève votre esprit abattu. J'ai déjà eu aujourd'hui ma nourriture très douce. Et j'en bénis Dieu[18]."
Les huit apôtres en effet ne cessaient de maugréer contre le mauvais temps, ce séjour inhospitalier en terre étrangère, l'absence de conversions et le rejet des populations[19]. La colère avait même gagné Jean de Zébédée et son frère Jacques qui voulaient fondre sur les adversaires: "La violence est utile en certains cas." Jésus leur en avait fait reproche et les avait surnommés les "Fils du tonnerre[20]".
L'apport du récit de Maria Valtorta[modifier | modifier le wikicode]
Jésus a mis en scène tous les préjugés de ses apôtres, encore trop humains. C’est la leçon fondamentale de l’épisode. Elle sera marquante car le Maître se défigure en leur humanité: on ne le reconnaît plus. Cette même défiguration que nous obtenons quand nous durcissons le visage de l’Église. Mais la leçon sera salutaire pour les futurs évangélisateurs. La foi éclatante de la mère cananéenne est une réponse cinglante que les apôtres n’oublieront pas lorsqu’ils partiront évangéliser les contrées lointaines qui leur répugnent pour l’instant. Dans ces contrées, des âmes attendent Dieu. Ils affronteront des conditions matérielles difficiles, des rebuffades, des humiliations. Leur apostolat semblera stérile, à l’identique de Jésus évangélisant les terres païennes de Tyr et de Sidon. Mais Isaïe le proclame : la récompense est au-delà de l’apparence[21]. Effectivement, au-delà de la foi de la cananéenne, l’épisode fait apparaître cette récompense dans la mère de la petite Jeanne qui cherche Jésus, sans désespérer, dans toutes les villes. Ou encore dans la figure d’Esther, mariée au romain Titus, qui mène une vie exemplaire malgré la réprobation publique.
De même pour nous, apôtres en notre époque, la scène illustre ces prières que nous adressons si souvent pour les "brebis perdues", pour les autres qui ne sont pas comme-il-faut, pas comme nous, qui n’ont pas les bonnes manières, ni les bons usages, ni les bons rites. Ces préjugés nous font oublier qu’il nous faut dépasser les barrières d’usage pour porter notre évangélisation à la dimension universelle du Salut comme nous y invite Lumen gentium.
Ce bref voyage en terre phénicienne, dans des conditions difficiles, ponctué des rebuffades d'Alexandroscène et de maigres succès est surtout riche de ce qu'il prépare les apôtres aux moissons futures acquises au prix du sang des martyrs.
Notes et références[modifier | modifier le wikicode]
- ↑ Matthieu 15,21-28
- ↑ Marc 7,24-30
- ↑ EMV 331.
- ↑ Cf. Matthieu 28,19: "Allez ! De toutes les nations faites des disciples : baptisez-les au nom du Père, et du Fils, et du Saint-Esprit," | Marc 16,15: "Allez dans le monde entier. Proclamez l’Évangile à toute la création".
- ↑ Cf. Matthieu 11,29 : Prenez sur vous mon joug, devenez mes disciples, car je suis doux et humble de cœur, et vous trouverez le repos pour votre âme.
- ↑ Cf. Matthieu 5,2-17.
- ↑ Cf. Luc 2,46-47 Voir aussi EMV 413-8 où Jésus détaille les citations de l’’Ecriture qui sidérèrent tant les docteurs.
- ↑ Cf. Jean 20,30-31 : Il y a encore beaucoup d’autres signes que Jésus a faits en présence des disciples et qui ne sont pas écrits dans ce livre. Mais ceux-là ont été écrits pour que vous croyiez que Jésus est le Christ, le Fils de Dieu, et pour qu’en croyant, vous ayez la vie en son nom.
- ↑ EMV 331
- ↑ Cf. Matthieu 10,5-6 : Ces douze, Jésus les envoya en mission avec les instructions suivantes : "Ne prenez pas le chemin qui mène vers les nations païennes et n’entrez dans aucune ville des Samaritains. Allez plutôt vers les brebis perdues de la maison d’Israël".
- ↑ Cf. Matthieu 20,1-16. Voir EMV 329.
- ↑ Voir EMV 330.2.
- ↑ Cf. Marc 3,17.
- ↑ EMV 331.3.
- ↑ EMV 331.4.
- ↑ 16,0 et 16,1 EMV 331.5.
- ↑ 17,0 et 17,1 EMV 331.6.
- ↑ EMV 331.7.
- ↑ EMV 330.1/3.
- ↑ EMV 330.3 | Cf. Marc 3,17. Voir aussi la vivacité de leurs réaction en Luc 9,52-56.
- ↑ Isaïe 49,4 : Et moi, je disais : Je me suis fatigué pour rien, c’est pour le néant, c’est en pure perte que j’ai usé mes forces. Et pourtant, mon droit subsistait auprès du Seigneur, ma récompense, auprès de mon Dieu.